Thérèse Dubuisson : “Madame Mistral n’a jamais pu prendre son destin en main”

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Madame Mistral est un essai dont la sortie est prévue dans quelques jours ; son auteure, Thérèse Dubuisson, a déjà écrit plusieurs ouvrages sur Dijon, son histoire, son architecture, etc. C’est en faisant des recherches sur un quartier du chef-lieu de Bourgogne qu’elle fait la connaissance de Marie Mistral, née Rivière, femme du célèbre poète provençal et originaire de Dijon. Thérèse Dubuisson décide alors d’enquêter sur la vie de cette femme méconnue, décidée à livrer un récit aussi proche de la vérité que possible. À l’occasion de la sortie de cet ouvrage, Madame Mistral, nous avons recueilli son avis et ses impressions :

Madame Mistral

GénéProvence : Vos précédentes publications portent sur la ville de Dijon en elle-même, sur son architecture, son urbanisme, son histoire, etc. Pourquoi changer de point de vue et vous focaliser cette fois-ci sur une personne réelle ?

Thérèse Dubuisson : Mes ouvrages sur Dijon portent sur l’architecture et l’histoire des maisons, mais j’ai toujours poussé la porte pour tenter de voir ce qu’il y avait derrière. L’histoire des villes, c’est d’abord l’histoire des gens qui l’ont faite et des gens qui l’ont habitée. Ce livre répare en quelque sorte la frustration que j’avais, lors de l’écriture des précédents, de ne pas pouvoir assez parler des gens derrière les portes et des vies si passionnantes ou si tristes qui s’étaient déroulées dans les maisons.

GénéProvence : Comment avez-vous mené vos recherches ?

Thérèse Dubuisson : Mes recherches ont été menées en collaboration étroite avec mon mari, habitué de la consultation des archives, des actes d’état civil et des actes notariés. Il a fait beaucoup de recherches aux archives départementales de la Côte-d’Or, mais ensemble nous sommes allés compléter ces recherches dans le Jura ou à Grenoble par exemple, et nous avons visité tous les lieux habités par les différents membres de la famille Rivière. Mais surtout nous avons consulté avec passion de nombreux courriers adressés à Mistral, en particulier ceux en provenance de Dijon, et conservés au musée de Maillane.

GénéProvence : Vous commencez votre ouvrage par une photographie, entre autres, qui semble être le déclencheur de vos recherches sur Marie Mistral. Pourquoi un tel intérêt pour cette femme ?

Thérèse Dubuisson

Thérèse Dubuisson : La photographie du début du livre est plutôt une accroche pour le lecteur que le déclencheur de mes recherches. Mais c’est surtout l’illustration parfaite de la tristesse de madame Mistral. Pour moi, le déclencheur a d’abord été la découverte de tous les mensonges et des mystères autour de cette femme. Les écrits, sans cesse repris, d’Eugène Fyot parlant d’une belle histoire d’amour n’étaient pas vrais, comme la présence de Mistral aux obsèques de la tante, comme la situation du beau-père riche négociant en vins et poète à ses heures, etc. Ma préoccupation majeure était la recherche de la vérité. Et puis il y avait tant de mystères et de secrets dans cette famille Bertrand-Rivière que la curiosité m’a poussée à connaître ce qui se cachait derrière cette façade de respectabilité.

GénéProvence : Quels sentiments pour cette « femme de l’ombre » vous ont guidé tout au long de votre travail ? Était-ce compliqué de travailler avec cette implication particulière ?

Thérèse Dubuisson : J’ai eu beaucoup de compassion, presque de la tendresse, pour cette femme, victime des ambitions de son père, victime des infidélités de son mari, victime de son éducation la condamnant à l’obéissance et à la soumission, victime de la société du XIXe siècle qui donnait tant de pouvoirs aux hommes et tant de devoirs aux femmes. Marie Rivière portait sur elle tout le poids des convenances et des hypocrisies de son époque. Et c’est un peu ce que je souhaitais dénoncer parce que ce sont des choses hélas encore d’actualité pour de nombreuses femmes.

GénéProvence : Quand il a été terminé, cet ouvrage vous a-t-il procuré du soulagement, de l’apaisement, ou au contraire un sentiment d’inachevé par rapport à cette femme de l’ombre ?

Thérèse Dubuisson : L’ouvrage terminé, j’ai éprouvé beaucoup de tristesse. J’ai pensé : quel gâchis que l’histoire de cette famille ! Madame Mistral n’a jamais été heureuse auprès de son mari, juste résignée. Mais tout autour d’elle, quelle tristesse également, avec cette tante morte si jeune et l’autre tante méprisée et oubliée. J’ai repensé à l’aisance et à la fortune des grands-parents de Marie Rivière dans les années 1850 et à la ruine qui s’est progressivement installée avec les maladresses ou les malversations de leur gendre. Et puis les dernières années de la vie de madame Mistral m’ont laissé un goût amer. J’ai eu le sentiment qu’elle n’avait jamais pu prendre son destin en main.