Pierre Bianco : « J’ai toujours été intéressé par l’histoire et la vie d’autrefois au sens large. »

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Pierre BiancoPierre Bianco est directeur de recherche honoraire au CNRS ; spécialisé en chimie et électrochimie, il est également passionné de généalogie, de par ses racines, et d’histoire provençale, passions dont il a tiré plusieurs publications, telles que Les familles corses dans leur cadre historique. Histoire, lignages, mythes et traditions (éd. Alain Piazzola, 2013) et Le Baiso (Éditions du Lubéron, 2013). Nous avons tenu à l’interviewer pour accompagner la publication de son ouvrage Le Crime de la Robine, sorti le 16 mars 2016 :

GénéProvence : Parlez-nous de vos recherches menées au sein du CNRS : quelles sont vos spécialités ?

Pierre Bianco : Mon thème principal de recherche est l’électrochimie, c’est-à-dire l’étude de l’effet des courants électriques sur les réactions chimiques. Je me suis intéressé en particulier aux courants qui circulent dans les organismes vivants, aux échanges d’électrons entre les protéines, en considérant celles-ci comme des molécules chimiques : un exemple est celui de la respiration, qui permet de montrer comment l’oxygène que nous respirons est « échangé » au niveau des cellules grâce à une série de réactions complexes.

GP : Vous avez publié des ouvrages sur différents thèmes, dans différents domaines ; comment êtes-vous passé de l’histoire de l’électrochimie à l’histoire rurale sous l’Ancien Régime ?

P.B. : J’ai toujours été intéressé par l’histoire et la « vie d’autrefois » au sens large. L’histoire de l’électrochimie se rattache à l’histoire des sciences et j’avais tenu à rédiger un ouvrage qui marquait la découverte de la pile de Volta à l’occasion du bicentenaire de cette découverte (1999), ce qui m’a amené à étudier les travaux des pionniers de l’électrochimie (et de la chimie en même temps). Mon intérêt pour l’histoire m’a orienté aussi bien vers l’histoire des origines de ma famille (corse en partie, d’où mon ouvrage sur Calvi et celui sur les familles corses) que vers l’histoire de la Haute Provence où je réside l’été et à laquelle je suis très attaché depuis mon enfance (j’ai d’ailleurs quelques origines dignoises). J’ai pu ainsi étudier la vie des familles, les relations qu’elles entretenaient entre elles, leurs défauts (mais aussi leurs qualités), la vie au quotidien, et ce dans le contexte plus large de la société de l’Ancien Régime et même dans son prolongement, le XIXème siècle.

Le Crime de la RobineGP : Concernant votre ouvrage Le Crime de la Robine, comment êtes-vous tombé sur ce fait divers ? Pourquoi a-t-il particulièrement retenu votre attention ?

P.B. : Dans le souci de partir à la découverte de la vie d’autrefois en Haute Provence, j’ai exploré les archives pour pouvoir étudier les différents aspects de la vie rurale (économique, sociale, religieuse, etc.). Il se trouve que les archives judiciaires sont particulièrement attractives car elles sont riches en événements « pris sur le vif » et parce qu’elles permettent de « mettre à nu » les réactions des coupables comme celles des témoins : c’est une véritable « scène de théâtre », tout y est authentique, et c’est ce que j’apprécie, retrouver la vie telle qu’elle fut. Le drame de La Robine a particulièrement attiré mon attention par sa richesse humaine, la complexité des caractères et leurs différences aussi. Des personnages s’affrontent, un drame se noue au jour le jour au sein d’une famille et l’on sent que rien ne pouvait l’arrêter malheureusement.

GP : Vous semblez porter une attention particulière à la psychologie des protagonistes, notamment celle d’Élisabeth. Pouvez-vous nous en dire plus ? Comment avez-vous fait pour comprendre, analyser, retranscrire cet état d’esprit d’après les documents d’archives ?

P.B. : Le procès fait aux époux Buès a fait appel à de nombreux témoins qui ne se sont pas cachés pour dire ce qu’ils pensaient de François Buès, pour défendre plutôt qu’accabler le fils et la belle-fille, pour montrer qu’ils sentaient qu’un drame allait se produire. Ils ont révélé les confidences qu’ils avaient reçues notamment d’Élisabeth, mais aussi du père si peu apprécié et du fils plutôt timoré. Ils étaient unanimes pour plaindre la belle-fille et pour charger le beau-père dont ils rapportaient les paroles et les actes souvent odieux. La plupart des gens plaignaient Élisabeth et à travers leurs paroles j’ai pu comprendre et j’ai essayé de rapporter les souffrances de cette femme qui était exaspérée par l’attitude de son beau-père. C’est un drame à trois personnages, trois victimes en fait, sans oublier les pauvres et innocents orphelins.

GP : L’histoire des émotions est un domaine de recherche qui s’est particulièrement développé ces dernières années. Vous inscrivez-vous dans cette veine avec cet ouvrage ? Qu’en pensez-vous ?

P.B. : Oui, tout à fait. Je pense qu’un auteur doit pouvoir montrer la complexité du cœur humain et chercher à pénétrer jusqu’aux coins obscurs qu’il contient. L’homme n’a pas changé malgré les siècles passés. En étudiant les réactions, les émotions de ceux que l’on met en scène, on doit faire passer un message : toucher le cœur pour montrer finalement la faiblesse et « l’humanité » de l’être humain, en en montrant la complexité et la diversité. De plus, il ne faut pas craindre d’être émus par ce qu’on lit : nous sommes des êtres de chair…

GP : Qu’est-ce qui vous attire dans l’histoire de la Provence ? Que signifie cette région pour vous, dans vos recherches, dans vos publications ?

P.B. : La Provence est une terre originale. Par sa géographie d’abord, puisqu’on y trouve aussi bien les plaines de Camargue, que des côtes maritimes, que des hautes terres au caractère alpin bien marqué. C’est une terre « multiple », pleine de diversité. Par son passé évidemment, où les civilisations grecque et romaine ont laissé tant de traces. Terre latine, qui a des liens puissants avec l’Italie, mais aussi avec la Catalogne, mais aussi avec la Corse : c’est un cocktail extraordinaire. Historiquement, elle ne devint française qu’en 1482, en se « mariant » avec le Royaume de France. Mais c’est aussi une terre méditerranéenne, la mer l’ayant ouverte au monde. Sa culture est originale justement par suite de cette diversité. Les hommes et les femmes qui y vivent, dont les racines pour certains plongent dans cette terre depuis plusieurs siècles, ont une richesse culturelle, un art de vivre (même s’il est simple, modeste) qui méritent d’être connus et préservés.